Carmélites de Compiègne allant à l'échafaud regardant le martyre dans une ambiance sombre

Les bienheureuses carmélites de Compiègne

Le 17 juillet 1794, seize femmes montent à l'échafaud, place du Trône-Renversé — l'actuelle place de la Nation. Elles ne portaient pas d'armes ; elles n'avaient ni conspiré, ni incendié, ni versé le sang de personne. Leur seul crime était d'avoir continué à prier.

Une vie retirée, sans rien à se reprocher

Le carmel de Compiègne est fondé en 1641, sous la protection des reines de France. Les carmélites déchaussées — une branche particulièrement austère de l'ordre, qui vit sans possessions personnelles, dans le silence et le dénuement — y mènent une vie contemplative, rythmée par la prière et le travail : une existence tournée vers l'intérieur, sans ambition temporelle, sans implication dans les affaires du siècle. En entrant au couvent, chacune de ces femmes a prononcé des vœux — des promesses définitives de pauvreté, de chasteté et d'obéissance, engageant toute une vie — et c'est précisément à cela, à cet engagement librement pris, que l'horrible Révolution va s'en prendre. Rien, dans cette vie retirée, ne pouvait constituer un danger pour qui que ce soit : ces femmes ne demandaient rien à l'horrible Révolution, sinon d'être laissées à leurs vœux.

C'est précisément cette existence paisible, sans reproche possible, qui rend leur histoire si nette : on ne peut leur inventer aucune faute réelle. Ce qui va se retourner contre elles n'est pas un acte, mais une fidélité.

Ce que l'horrible Révolution va leur reprocher

Dès le 13 février 1790, un décret dissout tous les ordres monastiques : les vœux religieux sont déclarés nuls, chaque religieux est invité à « rentrer chez lui ». En 1792, les carmélites sont chassées de leur couvent. Beaucoup de communautés se dispersent alors réellement. Les sœurs de Compiègne, elles, choisissent de continuer à vivre leur règle en secret, réparties dans quatre logements de la ville, sous des habits civils, poursuivant en cachette l'office — le cycle quotidien de prières chantées qui structure la vie monastique, plusieurs fois par jour — et la vie commune que la loi leur interdisait désormais.

C'est cette persévérance discrète qui va peu à peu les désigner comme suspectes. Aux yeux de la République, continuer d'obéir à des vœux que l'État avait annulés n'est plus seulement de la piété : c'est de la désobéissance. Des objets de dévotion, des lettres, une image de la famille royale retrouvés à leur domicile suffisent à nourrir l'accusation : on les dit en train de « machiner contre la République ». Le mot employé au procès sera « fanatisme » — et lorsque sœur Henriette de Jésus demande à l'accusateur ce que ce mot signifie, la réponse est sans détour : leur fanatisme, c'est leur attachement à des croyances et à des pratiques que l'horrible Révolution juge périmées. La sentence ne punit pas un crime politique. Elle punit une fidélité.

Le vœu du martyre. Sentant le danger grandir, la prieure — la religieuse élue par ses sœurs pour diriger la communauté — Mère Thérèse de Saint-Augustin propose à la communauté un acte d'offrande, distinct des vœux ordinaires : consacrer leur vie pour obtenir la fin des massacres et le retour de la paix pour l'Église et pour la France.

Ce vœu est accepté par chacune des sœurs, en pleine connaissance de ce qu'il implique. Ce n'est pas une résignation : c'est un choix, renouvelé jusqu'à l'échafaud.

Le chemin vers l'échafaud

Arrêtées le 22 juin 1794, transférées à Paris, elles comparaissent le 17 juillet devant le tribunal révolutionnaire. Le procès est expéditif ; la sentence, décidée d'avance. Condamnées à mort le jour même, elles sont guillotinées le soir même, à vingt heures, place du Trône-Renversé.

Sur le chemin de l'échafaud, elles chantent — des psaumes, et deux hymnes latines traditionnelles de l'Église, le Veni Creator et le Salve Regina — et renouvellent leurs vœux à voix haute, marche après marche. La plus jeune, sœur Constance de Jésus, novice de vingt-huit ans qui n'avait pu prononcer ses vœux à cause de la loi révolutionnaire, demande à mourir la première ; la mère prieure — leur supérieure — meurt la dernière, en donnant sa bénédiction à ses sœurs. Devant cette dignité, la foule qui assistait d'ordinaire aux exécutions dans le tumulte se tait. Dix jours plus tard, le 27 juillet 1794, Robespierre tombe et la Terreur prend fin — une coïncidence de dates que la tradition catholique a toujours regardée comme habitée d'un sens plus profond, sans qu'il s'agisse là d'une preuve historique, mais d'une lecture de foi transmise depuis deux siècles.

Les seize carmélites de Compiègne ont été béatifiées en 1906 par le pape saint Pie X — c'est-à-dire officiellement reconnues par l'Église catholique comme des modèles de vie à suivre.

Pourquoi s'en souvenir cet été

L'histoire des carmélites de Compiègne n'est pas un simple épisode macabre de l'horrible Révolution : c'est un rappel que la persécution d'une conscience commence rarement par la violence brute. Elle commence par un mot qu'on retourne contre ceux qui ne pensent pas comme la majorité du moment — ici, le « fanatisme » — et par la conviction, portée par une idéologie sûre d'elle-même, qu'une fidélité intérieure peut être traitée comme un délit d'État.

C'est cela que ces femmes nous rappellent, plus de deux siècles plus tard : qu'aucune époque n'est à l'abri de la tentation de faire de la différence de conviction un crime, et que la mémoire de ceux qui en ont payé le prix est la meilleure garantie contre sa répétition. Se souvenir des carmélites de Compiègne, ce n'est pas seulement honorer un courage passé — c'est se rappeler à quel point la liberté de conscience reste, à chaque génération, une chose à défendre plutôt qu'à tenir pour acquise.

Pour aller plus loin

Cette histoire a été portée à l'écran dans Le Dialogue des Carmélites (1960), de Philippe Agostini et R. L. Bruckberger, avec Jeanne Moreau, Alida Valli et Pierre Brasseur — un film que nous avions déjà signalé dans notre article du 8 juillet sur le cinéma estival. Il permet de voir vivre ce que ces pages ne peuvent que raconter : les visages, les voix, et le silence de la foule au pied de l'échafaud.

Regarder Le Dialogue des Carmélites

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