Le Loup et l'Agneau, Considérations actuels
On croit souvent relire les classiques par nostalgie. C'est une erreur. On les relit parce qu'ils ont déjà tout vu — et qu'ils continuent de tout voir, siècle après siècle, avec une précision que l'actualité, elle, brouille toujours un peu. Le Loup et l'Agneau est de ces fables qui n'ont pas vieilli d'un jour, parce qu'elles ne décrivent pas une époque : elles décrivent un mécanisme.
L'histoire est connue. Un agneau boit à une source. Un loup survient, cherche une querelle, l'accuse de troubler son breuvage — en amont, alors que l'agneau boit en aval, ce qui rend l'accusation physiquement impossible. L'agneau répond, point par point, avec une logique irréprochable. Rien n'y fait. Le loup change de grief, puis change encore, jusqu'à ce qu'il abandonne même l'idée de se justifier. La Fontaine conclut en une phrase que tout le monde connaît, même sans avoir lu la fable : « la raison du plus fort est toujours la meilleure ». Puis le loup emporte l'agneau au fond des bois, et le mange, sans autre forme de procès.
Partie IL'envie a toujours besoin d'un prétexte
Ce qui frappe dans cette fable, ce n'est pas la violence du loup — elle est prévisible, presque banale. C'est la manière dont cette violence a besoin, avant de s'exercer, de se donner un tort à venger. Le loup ne dit jamais : « j'ai faim, et tu es plus faible que moi ». Il dit : « tu m'as offensé ». Il invente une culpabilité chez l'agneau parce que la nudité de son propre appétit lui serait insupportable, même à lui-même.
On retrouve ce mécanisme, à l'identique, dans un certain rapport contemporain à la réussite. Il existe aujourd'hui, dans une partie de l'opinion, une propension à ne jamais nommer l'envie pour ce qu'elle est, et à lui chercher systématiquement un grief présentable : celui qui a réussi aurait forcément triché, exploité, ou profité d'un système inéquitable. C'est le même geste que celui du loup — une accusation façonnée après coup pour habiller un ressentiment qui n'a pas besoin, en réalité, d'avoir raison pour se satisfaire.
Et même quand la réussite est parfaitement légitime, une suspicion reste attachée à la richesse comme une ombre qui ne la quitte jamais : mal acquise, malhonnête, ou en tout cas jamais assez généreuse. L'envieux trouve toujours une bonne raison de dénigrer et de haïr celui qui a plus que lui — et plus encore celui qui, précisément, lui ferait la charité. On l'a vu récemment lorsque de grandes fortunes françaises ont mobilisé une partie de leur patrimoine pour restaurer des monuments et des pans entiers de notre architecture, ou pour financer des œuvres caritatives : il s'est toujours trouvé des voix pour leur reprocher soit de ne pas en avoir donné assez, soit d'avoir usurpé, en le faisant, un rôle qui aurait dû, selon elles, revenir à l'État seul. Le don lui-même devient, dans cette logique, le prétexte d'un nouveau procès. C'est très exactement le loup de la fable : peu importe ce que fait l'agneau, il y aura toujours un grief à disposition.
Le loup de la fable n'a pas besoin d'avoir raison. Il a seulement besoin d'un motif qui ressemble à une raison.
Partie IILe loup le plus fort n'est pas toujours le voisin
La subtilité de La Fontaine va plus loin encore. Le loup de la fable n'est pas un simple particulier envieux : c'est une figure de pouvoir, plus forte que l'agneau, et qui se sert de cette force pour habiller sa prédation en justice. C'est la vraie leçon du texte, et c'est celle qui dérange le plus : le mécanisme de l'envieux ordinaire et celui du pouvoir qui opprime sont, structurellement, le même mécanisme — seule change l'échelle.
Il faut le préciser tout de suite, pour ne pas prêter à La Fontaine plus qu'il n'a écrit : mort en 1695, il n'a évidemment pas connu l'horrible Révolution, survenue près d'un siècle plus tard. Ce n'est donc pas d'elle qu'il parle. Mais le mécanisme qu'il décrit — l'envie qui s'habille en justice pour se donner le droit de dévorer — est de ceux qui traversent les siècles sans se soucier des dates, et que d'autres auteurs, venus après lui, ont pu reconnaître et décrire à leur tour dans les événements qu'ils avaient, eux, sous les yeux.
On peut lire, dans l'horrible Révolution française elle-même, l'illustration presque littérale de ce schéma : une bande de loups entrant dans la bergerie, la mettant à sac, et instaurant après coup, sous le nom de raison ou de liberté, le gouvernement des loups contre les agneaux. Ce que la fable permet, une fois ce mécanisme reconnu, c'est de nommer la chose sans se laisser intimider par la légende dorée qu'on a bâtie depuis autour de cet événement — la légende du plus fort, écrite par le plus fort lui-même.
Chateaubriand, témoin direct de l'horrible Révolution et de la Terreur, en a laissé dans ses Mémoires d'outre-tombe un récit qui n'est pas sans rappeler, par endroits, la même bergerie mise à sac par la même meute.
Partie IIILes agneaux d'aujourd'hui
Cet outil, une fois en main, peut s'appliquer à des situations très concrètes — et c'est là, je crois, que la fable rend le plus service à un lycéen d'aujourd'hui pour comprendre le marécage français. Prenons trois cas que beaucoup de mes élèves connaissent de près ou de loin : l'enseignement catholique sous contrat, l'enseignement catholique hors contrat, et l'instruction en famille.
Ce sont, dans les trois cas, des familles qui ne demandent ni subvention supplémentaire ni dérogation particulière, et qui, de surcroît, continuent de payer les mêmes impôts que tout le monde, y compris ceux qui financent une école publique qu'elles n'utilisent pas. Elles sont même, en général, plus contributrices que la moyenne — ce qui n'a rien d'étonnant : il faut des moyens pour financer, en plus de l'impôt commun, une scolarité hors contrat ou le temps consacré à l'instruction d'un enfant à la maison. On pourrait s'attendre à ce que ce choix, qui ne coûte rien à personne et rapporte plutôt à tous, suscite l'indifférence. C'est l'inverse qui se produit. L'instruction en famille est, depuis la loi du 24 août 2021, soumise à une autorisation préalable plutôt qu'à une simple déclaration ; les établissements hors contrat font l'objet d'inspections chaque année, parfois plusieurs fois par an, quand le public voit passer un inspecteur académique une fois tous les deux ans. Je prends à témoin chaque élève passé par l'école publique : qu'il essaie de se souvenir de la dernière fois où il a vu, dans sa classe, une véritable inspection — et non la simple ouverture d'une porte suivie d'un signe de tête. Beaucoup chercheront longtemps. C'est un agneau que l'on inspecte tous les ans, et un loup qu'on ne dérange jamais.
Le motif invoqué est toujours le même : la protection de l'enfant. Mais un motif qui frappe systématiquement les mêmes familles — pieuses ou non, catholiques ou simplement dotées d'un solide bon sens moral, qui ne demandent rien, contribuent plus que la moyenne, et souhaitent avant tout que leurs enfants apprennent à lire, écrire et compter dans une scolarité préservée du désordre et du manque de moralité qui sévissent trop souvent dans le public — et jamais les mêmes établissements, cesse d'être un motif pour devenir un prétexte. Il n'est pas nécessaire d'avoir la Foi pour comprendre que ce cadre a de la valeur pour un enfant, et qu'il vaut la peine d'être défendu. Et pourtant ces familles faisant bravant les difficultés et payant souvent un lourd sacrifice, font l'objet de soupçons permanent.
On notera un dessin comparable, chez ceux qui, ayant déjà financé par l'impôt un système de santé publique, choisissent de payer une seconde fois, de leur poche, pour une clinique privée. Ce n'est pas une fraude ni un privilège indu : c'est un renoncement volontaire à un service déjà payé, au profit d'un autre qu'on paie en plus. Le principe est le même que pour l'école libre ou l'instruction en famille — des citoyens qui paient deux fois pour ne réclamer qu'une seule fois quelque chose à quelqu'un.
Partie IVUn constat, une croisade
Le loup existe. Ce n'est pas une figure de style ni une exagération de circonstance : il est aussi réel que l'agneau, et La Fontaine ne propose d'ailleurs aucune solution à la fin de sa fable ; il se contente de la raconter, et de nous laisser cette phrase qui dérange : « la raison du plus fort est toujours la meilleure ».
Il ne s'agit pas ici de distribuer des culpabilités individuelles, ni de dresser une liste de noms. Ce que l'on désigne, c'est une disposition : celle de l'envieux, celui qui regarde le bien de l'autre non pour s'en réjouir ou s'en inspirer, mais pour chercher à le briser, simplement parce que cet autre a fait mieux que lui. Cet homme-là existe en haut comme en bas : au sommet de l'État comme tout en bas de la société, c'est le même regard, le même geste, la même faim habillée en grief. Et c'est cet envieux, où qu'il se trouve, qui prive une société du bien commun que représentent ses meilleurs éléments — dans l'éducation comme dans n'importe quelle autre structure qui aurait mérité d'être laissée en paix pour porter du fruit.
Nous n'irons pas plus loin sur ce terrain, qui n'est pas le nôtre : notre propos n'est pas de faire de la politique, mais de la littérature. Si l'on me demande où je cherche, pour ma part, une réponse à ce que cette fable décrit, je la trouve dans un texte déjà recommandé dans notre liste de lecture de l'été : le De Regno de saint Thomas d'Aquin. Ce court traité ne dit rien d'autre, au fond, que ceci : un gouvernement n'est juste que s'il vise le bien commun et non l'appétit de ceux qui gouvernent — et un peuple ne mérite d'être gouverné avec justice que s'il cesse, lui aussi, de chercher des prétextes à sa propre envie. C'est une exigence qui s'adresse aux deux bouts de la fable, au loup comme à ceux qui rêveraient de devenir loups à leur tour.
Voilà, je crois, ce que les classiques ont de proprement inépuisable : on ne les lit jamais deux fois de la même manière, parce qu'on n'est jamais tout à fait le même lecteur, et que le monde autour n'est jamais tout à fait le même monde. Le Loup et l'Agneau parlait, en 1668, des puissants de la cour. Il continue de parler, aujourd'hui, de tout ce qui cherche à justifier sa force par un tort qu'il s'invente. Chacun y retrouvera, je pense, un peu de son époque — et c'est très bien ainsi : cela ne rend pas la fable moins vraie ; cela la rend seulement plus grande que nous.
Sur ce constat, un peu grave, s'achève notre série de Juillet. Nous espérons qu'elle vous aura donné, comme nous le souhaitions, l'occasion de lire, de regarder et de penser un peu plus qu'à l'accoutumée. La suite en aout !